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Twitter, c’est fini. Le réseau social lancé en 2006 a depuis laissé sa place à X, l’application multifonction. La nouvelle annoncée par l’entrepreneur milliardaire Elon Musk, lundi 24 juillet 2023, a semé la discorde parmi les internautes. Le patron de Tesla et SpaceX — qui avait racheté Twitter en octobre dernier pour la modique somme de 44 milliards de dollars — avait pourtant déjà évoqué son désir de remanier la plateforme pour en faire un réseau social complet, avec notamment des services financiers comme WeChat en Chine. Or, la transition s’est malgré tout avérée brutale, rapide et précipitée. Comme si, du jour au lendemain, Elon Musk avait décidé d’envahir sans prévenir un nouveau territoire avant de le conquérir. Un changement d’autant plus décrié qu’il s’est opéré à une période délicate pour Twitter, dont les revenus publicitaires avaient chuté de 50%.

Mais à quelles modifications les anciens utilisateurs de Twitter doivent-ils s’attendre ? Quelles sont les fonctionnalités de cette « super application » susceptible de pouvoir concurrencer les autres applications déjà sur le marché ?

Une nouvelle identité

Première transformation à noter : le logo. Exit le petit oiseau bleu emblématique, place à un grand X blanc sur fond noir. L’utilisation de cette lettre associée habituellement au domaine du tabou et de l’interdit, notamment au secteur de la pornographie, suscite encore aujourd’hui des réactions en demi-teinte. Avec son design épuré, lisse et angulaire, ce nouveau logo traduit une mise à distance évidente et une perte d’affect par rapport à la sensibilité que pouvaient évoquer les couleurs et les courbes de l’ancien logo. Un graphisme plus formel, au ton plus corporate, qui fait somme toute écho au mode sombre par défaut qu’Elon Musk imposera à ses utilisateurs.

 

DogeDesigner for X (Twitter)

 

Mais avec ce nouveau visuel, ce n’est pas uniquement l’identité graphique de ce qu’était Twitter qui disparaît. Un univers tout entier avec des codes qui lui étaient attribués et une communauté qui lui était dévouée se retrouvent également chamboulés. Une interview de la linguiste Bénédicte Laurent publiée dans Libération peu après le lancement de X soulève notamment une question primordiale à ce sujet : celle des codes de langage utilisés sur les réseaux sociaux. Si Twitter a depuis cessé d’exister, le champ lexical qui s’était développé autour de l’application est-il pour autant voué à disparaître ? Les termes de “tweet” et “retweet” mondialement connus et propres à l’application sont en effet massivement employés dans le domaine professionnel par les entreprises ou les journalistes, et font partie intégrante du langage courant. Avec le développement de X, Elon Musk parviendra-t-il à les faire disparaître de l’usage collectif ? Rien n’est moins sûr.

Ce que l’on sait en revanche, c’est que le milliardaire met tout en œuvre pour ancrer son influence dans le marché du numérique et étendre l’hégémonie de sa nouvelle application. Un article de 20 Minutes rapporte ainsi qu’une vente aux enchères sera organisée le mois prochain afin de liquider tous les objets en lien avec l’ancienne identité de Twitter. Des logos et statues à l’effigie du petit oiseau bleu qui ornaient jusqu’alors les façades des bureaux seront mis en vente à partir du 12 septembre 2023 sur le site Heritage Global Partners. Une décision qui, là encore, illustre la volonté de l’entrepreneur d’agrandir son empire. En rayant définitivement Twitter de la carte des réseaux sociaux, Elon Musk veut proposer une nouvelle application qui puisse faire autant, si ce n’est plus, que sa prédécesseure. Et pour y parvenir, cela passe forcément par de nouvelles fonctionnalités, aussi bien dans le fond que dans la forme. 

Mise en valeur de la création

“Blaze your glory !” (« Embrase ta gloire ! » en français), le nouveau slogan de X, donne le ton : on souhaite créer une interface capable de concurrencer celles déjà établies sur le marché. Surnommée “The Everything App” (« L’application du tout » en français), X doit encore élargir ses fonctionnalités dans les mois à venir pour y inclure notamment des services de streaming audio et vidéo, un système de messagerie instantanée et même une plateforme de paiement. Depuis le mardi 8 août, une fonctionnalité similaire a d’ailleurs fait son apparition sur la plateforme, qui a commencé à rémunérer certains de ses utilisateurs selon leur audience et la popularité de leurs publications. Une initiative alléchante qui fait malgré tout polémique, beaucoup voyant cette “récompense” comme un moyen de banaliser la désinformation en promulguant l’activité de certains comptes journalistes amateurs, divulgateurs de “fake news”. Ces craintes sont-elles légitimes ou totalement infondées ? Nous sommes en droit de nous poser la question puisque la liberté d’expression si chère à Elon Musk peut rapidement rencontrer des limites, en particulier lorsqu’elle évolue dans le monde digital, au sein duquel chaque information peut être détournée, modifiée, infondée. Notons malgré tout que des solutions ont été instaurées pour tenter de contrer ce problème, comme l’outil Community Notes qui, même s’il n’est pas encore tout à fait au point, permet à des utilisateurs anonymes de contextualiser les informations mentionnées dans les publications.

 

Twitter devient X (via Elon Musk)

 

Dans le même registre, le 22 août 2023, Elon Musk affirmait à propos de son application : « Si vous êtes un journaliste qui souhaite une plus grande liberté d’écriture et un salaire plus élevé, alors publiez directement sur cette plateforme ! ». Alors qu’il avait pourtant été menacé de sanction par l’Union Européenne après avoir suspendu les comptes de plusieurs journalistes américains en décembre dernier, Musk semble depuis avoir reconsidéré sa position en lançant une application qui promeut la liberté d’expression la plus totale, allant même jusqu’à imposer des fonctionnalités conformes à cette décision à ses utilisateurs. Ainsi, il ne sera bientôt plus possible de bloquer les utilisateurs sur X, à l’exception des messages privés. Une décision qui, là encore, fait polémique suite aux nombreux cas de harcèlements et de messages haineux qui se multiplient sur la plateforme. « Vous êtes libres d’être vous-mêmes » avait tweeté Musk, le 11 juillet dernier. Certes, mais jusqu’à quel point ? Dans un monde interconnecté où les propos tenus et les informations échangées circulent parfois trop vite, au détriment même de leur source, le milliardaire parviendra-t-il à hisser son application au rang de référence mondiale du réseau social sur le marché digital ?

Une concurrence rude

Ce que l’on sait pour sûr, c’est que l’implémentation de X dans le paysage numérique contemporain est conforme avec la volonté de monopole chère à Elon Musk. Avec le lancement de son application, l’entrepreneur redouble d’efforts pour s’adapter face aux concurrents déjà en course, tels que Meta ou Amazon. Une récente étude publiée dans le Washington Post dévoile par exemple qu’à ses débuts, X ralentissait volontairement la vitesse de redirection de certains liens externes publiés en y ajoutant un délai de 5 secondes. Sans réelle surprise, les sites concernés s’avéraient être des sites concurrents directs comme Facebook, Instagram, Bluesky ou Substack, mais également certains médias très critiqués par Elon Musk (Reuters, The New York Times…).

Si le lancement de X a autant été décrié, c’est sans doute car les fonctionnalités de l’application diffèrent de celles qui faisaient autrefois la renommée de Twitter. Alors que le principe de Twitter fonctionnait sur la publication de messages courts de moins de 240 caractères, le nouvel algorithme de X met en avant les publications longues. L’application promeut également les réponses aux publications, qui obtiennent plus de visibilité dans la page “Pour Vous” que les republications (ex-retweets). Cette initiative fait vraisemblablement partie intégrante de la stratégie de partage des revenus publicitaires de X, qui distribue aux créateurs de contenu une part des recettes publicitaires provenant des annonces diffusées dans le flux de réponses. Sans doute dans un désir de concurrencer Youtube, comme l’avait déjà énoncé Elon Musk en novembre dernier, le contenu vidéo occupe lui aussi une place importante dans la nouvelle application. Une incitation à consommer davantage ce type de contenu, que X peut ensuite monétiser avec des publicités et des options de partage des revenus aux créateurs de vidéos.

Enfin, et il fallait le prévoir, l’algorithme de X semble pénaliser la portée des publications affichant le terme « threads » ainsi que celles incluant des liens vers d’autres réseaux sociaux concurrents, notamment Facebook. Le lancement de Threads par Meta le 5 juillet dernier a eu pour vocation de renouveler la rivalité existante entre Elon Musk et Mark Zuckerberg. Un combat économique dont la finalité réside en un seul et même objectif : attirer sur leurs plateformes respectives des millions d’utilisateurs ainsi que des revenus issus d’abonnements et de publicités.

 

THE FARM - De Twitter à X (Elon Musk) 1
Twitter Headquarters (via Elon Musk)

 

Que ce soit par ses fonctionnalités, ses promesses ou bien au travers des potentialités qu’il lui reste à explorer, X apparaît comme l’application révolutionnaire capable de s’implanter dans l’univers digital des réseaux sociaux pour en redéfinir les systèmes opératoires et en bouleverser les codes. Un pari risqué, mais qui pourrait bien porter ses fruits selon la stratégie déployée par Elon Musk dans les mois à venir…