L’architecte Kengo Kuma et son agence Kengo Kuma & Associates présentent Earth | Tree, une installation conçue spécialement pour Copenhagen Contemporary en partenariat avec l’entreprise danoise Dinesen. Dévoilé le 28 mars 2026 dans le cadre du programme CCreate, le projet prend place dans une ancienne halle industrielle transformée par une scénographie jouant sur les textures du bois, de la brique et les effets de lumière.
Supervisée par Yuki Ikeguchi aux côtés d’Asger T. Taarnberg, Nicolas Guichard et Yasemin Shiner, cette création signe la première présence de KKAA en Scandinavie et met en avant l’approche du studio, fondée sur l’expérimentation des matériaux, à travers une forme d’exposition immersive.
Rencontre avec Marie Amalia Skinnebach, curatrice de l’exposition.
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Comment avez-vous transposé la philosophie de Kengo Kuma, celle d’une « architecture douce » qui se construit en dialogue avec la nature, le lieu et les gens, dans la conception de l’exposition ?
Marie Amalie Skinnebach : L’installation a été conçue spécialement pour cet espace après que Yuki Ikeguchi et l’équipe de KKAA se sont rendus sur place, dans le Hall 4 du Copenhagen Contemporary. Dès le départ, la conception a tenu compte des caractéristiques uniques du site, notamment les conditions d’éclairage naturel, les dimensions monumentales du hall, les conduits de ventilation apparents et la structure existante du toit.
Il en résulte un environnement accueillant et immersif qui encourage les visiteurs à lever et baisser les yeux, créant ainsi une expérience spatiale en constante évolution. L’exposition est conçue presque comme un espace public ou un lieu de rencontre, où les gens se rassemblent naturellement et cherchent refuge sous la structure en forme de auvent, un peu comme s’ils se rassemblaient sous la cime d’un arbre. En même temps, l’installation dégage une certaine impression de grandeur et de monumentalité.
Le Voile lui-même reflète la géométrie et le rythme de la charpente du hall, établissant un dialogue discret entre l’architecture et la conception de l’exposition. La matérialité a également joué un rôle central dans la traduction de la philosophie de Kuma. L’utilisation de la terre et du bois apporte chaleur et douceur, tandis que le sable et les éléments textiles renforcent les qualités tactiles et sensorielles caractéristiques du langage architectural de KKAA. Ensemble, ces matériaux créent une atmosphère qui semble douce et profondément connectée à la fois à la nature et au lieu.
L’installation « Earth | Tree » met en dialogue les visions japonaise et nordique de la nature. Quels liens ou contrastes teniez-vous particulièrement à mettre en évidence pour les visiteurs ?
Marie Amalie Skinnebach : L’un des points communs essentiels à souligner est la sensibilité partagée envers la nature, tant dans la culture japonaise que dans la culture nordique. Malgré la distance géographique, ces deux régions partagent des conditions climatiques qui créent un besoin d’abri, de chaleur et d’un fort sentiment d’appartenance, ce qui influence profondément l’architecture et le design dans ces deux endroits.
KKAA s’est particulièrement intéressé aux traditions danoises en matière de matériaux locaux et d’artisanat – des entreprises dont le savoir-faire se transmet de génération en génération. Les cultures japonaise et nordique valorisent toutes deux des matériaux et des designs durables et intemporels, capables de traverser les générations plutôt que d’être remplacés.
Cela a joué un rôle important dans le travail de Kengo Kuma. Même à une époque où le béton et une architecture plus industrielle dominaient la scène internationale, il s’est tourné vers le design mobilier nordique pour y trouver l’inspiration, en raison de son échelle humaine et de l’authenticité de ses matériaux.
Une différence notable réside dans le langage utilisé pour évoquer la nature et les phénomènes naturels. En japonais, le vocabulaire décrivant les expériences sensorielles est beaucoup plus nuancé, avec des mots comme « komorebi » pour décrire la lumière du soleil filtrant à travers les feuilles. Découvrir cette précision a été une grande source d’inspiration pour nous et est devenu un élément important de l’échange culturel au sein de l’exposition, montrant à quel point l’attention portée à la nature est profondément ancrée dans la langue et la perception japonaises.
Cette exposition met l’accent sur une expérience corporelle et sensorielle de l’architecture. Comment avez-vous conçu le parcours du visiteur pour qu’il puisse interagir avec des éléments tels que la lumière, les matériaux et l’atmosphère ?
Marie Amalie Skinnebach : Nous avons conçu le parcours du visiteur comme un déplacement à travers un paysage au sein de l’installation. À mesure que l’on monte sur le monticule, on est naturellement amené à regarder à travers l’oculus, qui offre à la fois une vue d’ensemble et une sensation d’ouverture.
L’espace atelier est le seul à être baigné de lumière naturelle, où la lumière favorise le travail manuel concentré et crée une atmosphère apaisante. L’acoustique y est également très bonne, ce qui rendait l’espace idéal pour le son, comme nous avons pu le constater lors de l’inauguration avec un concert live sur le mont.
Nous avons également travaillé avec des senteurs, en utilisant une huile dans notre zone de contemplation, développée par Sissel Tolaas en collaboration avec Dinesen, qui évoque l’odeur d’une forêt de douglas. Ensemble, ces éléments créent une expérience physique et sensorielle intense de l’installation.
L’architecture de Kengo Kuma peut être associée au concept japonais de « komorebi », qui désigne la lumière du soleil filtrant à travers les feuilles. Comment cette idée se reflète-t-elle dans la scénographie et dans l’expérience du public ?
Marie Amalie Skinnebach : Grâce à la conception lumineuse spécialement élaborée pour l’exposition, nous avons pu créer un effet de « komorebi » au sein de la scénographie. La lumière de l’installation évolue tout au long de la journée, de sorte que l’expérience n’est jamais statique. Le soir, l’atmosphère change radicalement et la lumière tamisée devient beaucoup plus prononcée, créant une impression très nette de « komorebi ».
Comme l’exposition dure près d’un an, cet effet est particulièrement marqué pendant les mois d’hiver, plus sombres à Copenhague, lorsque la lumière naturelle est limitée à l’extérieur. À l’intérieur de l’installation, la lumière changeante apparaît alors presque comme un « réconfort » en cette saison froide et sombre.
Les visiteurs sont invités à découvrir le processus créatif de Kengo Kuma dans un espace dédié aux ateliers, où ils peuvent participer activement à la conception et à la construction. Selon vous, en quoi cet aspect participatif redéfinit-il la manière dont l’architecture est présentée aujourd’hui ?
Marie Amalie Skinnebach : Avec cette exposition, nous nous éloignons de la présentation traditionnelle de petites maquettes architecturales pour nous orienter vers une expérience plus interactive de l’architecture, où les visiteurs peuvent réellement ressentir le plaisir de la création. C’est là l’essence même de notre format CCreate, qui invite les personnes de tous âges à créer et à interagir directement avec les matériaux et les processus.
L’espace atelier permet aux sens d’entrer en jeu de manière très directe, et l’acte de modeler et de construire devient partie intégrante de la compréhension de l’architecture elle-même. La table d’atelier est conçue en trois niveaux différents, ce qui la rend accessible à tous, quels que soient l’âge ou le parcours.
Nous souhaitons ainsi inviter un public beaucoup plus large à s’impliquer dans le processus architectural et réduire la distance qui le sépare de cette discipline, faisant passer l’architecture d’un domaine que l’on observe principalement à un domaine auquel on participe activement.
Le bois et la brique sont présentés dans l’exposition comme des matériaux de base. En quoi ces matériaux contribuent-ils au récit curatorial et au contexte culturel du projet ?
Marie Amalie Skinnebach : Le bois et la brique sont utilisés comme matériaux principaux car ils sont profondément ancrés dans les traditions architecturales danoises et suscitent immédiatement un sentiment d’appartenance locale et de familiarité. Ils jouissent d’une forte reconnaissance culturelle au Danemark, où ils façonnent depuis des générations tant l’architecture quotidienne que les pratiques artisanales.
En même temps, ils représentent l’architecture dans sa forme la plus essentielle, presque réduite à sa plus simple expression. En travaillant avec ces matériaux fondamentaux, l’exposition met en avant l’acte même de construire, où la structure et la texture deviennent au cœur de l’expérience.
Cette installation met en valeur l’architecture au sein d’une institution d’art contemporain. Comment voyez-vous évoluer le rôle de l’architecture dans la programmation de Copenhagen Contemporary, et plus généralement dans les espaces des institutions d’art contemporain ?
Marie Amalie Skinnebach : Avec CCreate, nous souhaitons mettre à l’honneur les plus grands créateurs de notre époque, toutes disciplines confondues, non seulement dans le domaine des arts visuels, mais aussi dans ceux du design, de l’architecture, de la musique, de la mode, du cinéma et bien d’autres encore.
Lorsque l’on observe le paysage artistique dans son ensemble et les institutions d’art contemporain, il apparaît clairement que cette évolution est déjà bien engagée dans les œuvres exposées. Les frontières entre les disciplines s’estompent.
Cela en fait aujourd’hui un élément naturel de la programmation des expositions, où le public est invité à interagir avec l’espace, et où l’architecture peut être appréhendée aux côtés d’autres domaines créatifs de manière plus intégrée.
INFORMATIONS
ARTISTE : Kengo Kuma
EXPOSITION : CCreate: Kengo Kuma/KKAA – Earth | Tree
LIEU : Copenhagen Contemporary
DATES : 28 mars 2026 – 21 février 2027
PHOTOS : Jacopo La Forgia, Kengo Kuma.
Notes
[1] Komorebi
Le komorebi (木漏れ日) est un mot japonais qui désigne la lumière du soleil qui filtre à travers les feuilles des arbres. Ce terme désigne à la fois un phénomène visuel très précis et une notion poétique liée à la nature et au temps qui passe.


